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Écrire de la musique avec une machine à écrire
Les idées derrière la pièce Writing Machine
Par Nicolas Bernier


"Writing Machine" est une pièce acousmatique de concert composée pour huit canaux. Elle puise son inspiration chez l’auteur américain William S. Burroughs et repose sur l’observation des relations entre son travail et la musique électroacoustique.

Le langage
Je me suis premièrement inspiré par sa technique d’écriture nommée "cut-up". Cette technique consiste à prendre plusieurs sources textuelles, d’en couper des extraits et de les assembler dans un ordre aléatoire jusqu’à atteindre l’effet recherché. J’ai appliqué cette technique aux mots de l’auteur jusqu’à ce que j’obtienne de nouvelles structures, un texte inédit.

Burroughs a lui-même fait des expériences semblables avec des enregistrements sur bande. À travers ses expérimentations sonores, il découvrit une façon de déconstruire le langage. C’est cette déconstruction du langage que j’ai voulu explorer dans ma pièce. À l’écoute de Writing Machine, l’auditeur ne reconnaîtra pas le texte original de Burroughs mais y reconnaîtra des mots procurant une sensation de similarité et de proximité à l’univers littéraire de l’auteur.

Mais l’univers textuel de Burroughs n’est pas pour moi que littéraire. Ses mots évoquent des images mentales, des paysages abstraits, des textures, des couleurs, un lieu où la forme prend parfois le dessus sur le fond. C’est dans cet esprit que j’ai appliqué les traitements électroacoustiques à la voix afin que les mots ne soient plus que des mots mais qu’ils se transforment en éléments esthétiques. J’ai distortionné les mots jusqu’à ce qu’ils se fassent difficilement comprendre afin que leurs propriétés matérielles passent outre leurs qualités sémantiques ou narratives.

Le rythme
La pièce débute avec un long montage de mots très serrés. En retirant les ponctuations et les respirations entre les mots du locuteur, je désirais construire une phrase qui aurait pu être infinie. Toujours dans cet esprit de traduire en musique l’effet que me procure la lecture de Burroughs, j’ai voulu évoquer cette idée d’un geste qui n’a pas de fin, d’une pulsation qui semble ne jamais vouloir arrêter. Dans cette introduction, l’auditeur peut se familiariser avec les mots qui seront utilisés tout au long de la pièce mais qui seront par la suite transformés jusqu’à parfois devenir incompréhensibles.

Le rythme demeure présent tout au long de "Writing Machine". Les courts éléments sonores qui truffent la pièce sont souvent articulés en relation avec le texte. Ils sont parfois utilisés en tant que ponctuation pour amener, trancher, annuler ou souligner un mot ou une phrase.

L’autre élément rythmique important, plus naïf cette fois, se trouve à la fin de la pièce. La paternité du terme heavy metal ayant souvent été attribuée à William Burroughs, j’ai cherché à y intégrer la musique du même nom. C’est également pour faire un lien à la musique heavy metal que le principal traitement électroacoustique que j’ai utilisé est la distorsion. Comme la distorsion est appliquée à de courts éléments sonores tout au long de la pièce, sa relation au heavy metal est moins évidente. À la fin de la pièce, les guitares électriques noyées dans une mer d’éléments distortionnés officialisent ce rapport au heavy metal.

Cette citation provenant du texte "Sound Identity Fading Out: William Burroughs’ Tape Experiments" de Robin Lydenberg résume bien mon intention dans l’exploration du rythme et du langage dans "Writing Machine":

(…) Burroughs’ tape cut-ups often produce an assaultive pulsation (…) leaving the listener unable to construct context, linear sequence, or even syntax from what he hears and thus liberating him or her from these imposed patterns of thought. As he (Burroughs) explains in "The Ticket That Exploded", “The content of the tape doesn’t seem to effect the result” ; the power resides instead in the rhythm, in patterns of alternation at specific intervals.

La matière
Outre la voix, la majeure partie du matériel sonore provient d’une machine à écrire. En portant mon attention sur cet objet, je lui ai découvert une large palette de fonctionnalités musicales. En m’amusant avec elle, la machine à écrire m’a révélé le monde sonore qu’elle a à offrir: la clochette pour les sons aigus (des sons plus purs); le retour de chariot pour les sons tramés (des sons plus riches au niveau du spectre fréquentiel) et les touches pour les sons percussifs.

C’est donc à partir d’une machine à écrire que j’ai pu écrire la musique, que j’ai pu transposer musicalement et métaphoriquement la matière qui m’apparaissait à la lecture de Burroughs.

Pour moi, dans le monde littéraire de Burroughs, certains groupes de mots se transforment en matière par leurs récurrences. À force d’être répétés, ces mots se détachent de leur sens, se détachent du fond pour devenir des formes. Ils deviennent une partie du décor en hantant le monde matériel du récit. Par exemple, la "frequency of junk" est pour moi une image forte qui habite le décor de la trilogie de cut-up de Burroughs. C’est par les sons de cloche de la machine à écrire que j’ai musicalement transposé cette "frequency of junk".

Certaines expressions des livres qui m’ont inspiré font explicitement référence au son. C’est le cas des expressions "silver voices" et "sounds of liquid typewriting". Ces expressions nous renvoient automatiquement non pas seulement au son, mais à un son transformé. J’ai représenté "silver voices" et "liquid typewriting" en distortionnant le son de la voix et de la machine à écrire.

Tout m’a donc ramené à la distorsion et au métal. La distorsion pour créer des sons métalliques, les guitares du heavy metal, la cloche de métal, la percussion des lettres en métal sur la machine à écrire. La lecture de Burroughs est pour moi définitivement métallique. Métallique dans tous ses éclats, sa rigidité, sa pureté et sa violence.

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